
« Il est plus que temps de fermer Guantánamo ! ». C’est le titre de cette lettre écrite au nom d’Amnesty International par l’ex détenu mauritanien de Guantanamo Mohamedou Ould Sellahi et adressé au Congrès américain à l’occasion de la manifestation organisée pour appeler à fermer ce bagne après 17 ans de non droit :
Une lettre qui dégage les qualités d’un homme hors du commun, imbu de patience, profondément tolérant, fortement humain et altruiste au point de sacrifier ses droits à la justice pour le bien être des autres dont ses ex prisonniers encore détenus à Gunatanamo.
"Je me souviens de ce jour, gravé à jamais dans ma mémoire, comme si c’était hier. Ce jour-là, qui remonte à plus de 17 ans, des agents de la police secrète m’ont emmené jusqu’à ma vieille voiture garée devant la maison de ma mère, en Mauritanie, et m’ont demandé de suivre leur véhicule discret sans plaque d’immatriculation. Un agent visiblement honteux attendait pour s’asseoir à côté de moi dans ma voiture.
Quand je suis sorti à la porte de ma mère, elle m’a arrêté. Elle avait senti que ces hommes étaient des agents par leur simple apparence. Elle avait peur pour moi. Même une personne apolitique comme ma mère arrivait à les repérer immanquablement.
« Je ne voulais pas qu’ils te trouvent », m’a dit le jeune agent assis à côté de moi dans la voiture. Je l’avais déjà rencontré. En 2000, alors que je rentrais en Mauritanie après un voyage au Canada, j’ai été arrêté au Sénégal pour des soupçons infondés à la demande du gouvernement américain. Lorsque j’ai été transféré du Sénégal à la Mauritanie, ce jeune agent est devenu mon geôlier. Il m’a fait part de certaines difficultés qu’il rencontrait car son emploi ne suffisait pas à payer ses factures. J’ai promis de l’aider si je sortais un jour de prison. Il m’a dit qu’il savait réparer des téléviseurs et régler les chaînes, et j’envisageais de lui trouver des clients et de renforcer ses compétences. La veille au soir de mon enlèvement devant le domicile de ma mère, j’avais fait appel à lui pour réparer mon propre téléviseur.
Alors que nous nous éloignions à bord de ma voiture, j’ai vu dans le rétroviseur ma mère qui levait les doigts au ciel et récitait des prières. Je n’allais jamais la revoir, ni mon frère aîné, puisqu’ils sont décédés avant ma libération.
À l’époque, la prison de Guantánamo telle que nous la connaissons aujourd’hui n’existait pas. J’ai été transféré en Jordanie, puis à la base aérienne de Bagram, avant d’être envoyé au centre de détention de Guantánamo.
Afin d’obtenir des aveux de ma part, des agents américains m’ont soumis à la torture et à d’autres traitements cruels et inhumains. Comme si le fait de perdre ma liberté, ma source de revenu et d’être séparé de force de mes proches n’était pas déjà assez cruel.
J’allais encore subir des années de privation, de douleur et de souffrance avant de retrouver enfin ma famille à la fin de l’année 2016. Et plus de deux ans après ma libération, je suis toujours prisonnier dans mon propre pays, empêché de demander les soins médicaux dont j’ai absolument besoin à l’étranger car le gouvernement américain a ordonné aux autorités mauritaniennes de ne pas me fournir de passeport.
Tout cela a eu lieu au nom de la démocratie.
Au nom de la sécurité.
Au nom du peuple américain.
En partant du principe que seules quelques rares personnes méritent le respect des garanties prévues par la loi, la dignité et les droits humains, et que le reste de l’humanité est une cible légitime pour la plus puissante démocratie du monde.
J’estime que les États-Unis ont le droit et le devoir de protéger leurs citoyens, mais qu’ils ne devraient jamais le faire en dehors de l’état de droit qu’ils ont promis de faire respecter.
Je suis certainement la preuve vivante que les soupçons d’un gouvernement ne peuvent jamais servir de motif pour saper l’état de droit, pour lequel plusieurs générations se sont battues aux États-Unis. J’en suis la preuve car les soupçons du gouvernement selon lesquels j’étais un criminel étaient totalement infondés. Je n’ai jamais été inculpé, et encore moins reconnu coupable, de la moindre infraction. Le seul juge indépendant que j’ai rencontré pendant mon calvaire a ordonné ma libération après avoir vu les éléments secrets qu’on ne m’a même pas laissé voir.
Les courageux militants d’Amnesty International ont reconnu que les non-Américains, eux aussi, ont le droit d’être traités avec dignité et de bénéficier de l’état de droit. Ils m’ont aidé activement, jusqu’à aujourd’hui. Ils ont contribué à faire connaître au monde mon côté de l’histoire, quand je restais emprisonné année après année, étouffé et criant dans l’obscurité. Je leur serai toujours reconnaissant pour cela !
Il n’a jamais été et il n’est toujours pas courant de défendre les droits humains d’une personne accusée si celle-ci est considérée comme un « autre », et encore moins si les accusations ont trait au terrorisme. Cependant, je dirais que c’est précisément pour cette raison qu’il ne faut pas laisser le champ libre à la violence des autorités uniquement à cause de la nature de l’accusation et de la situation de l’accusé. Ce n’est pas pour rien que les lynchages ont été condamnés et ont fini par être abandonnés.
Cela fait maintenant 17 ans qu’a ouvert cet enfer tristement célèbre qu’est Guantánamo Bay. La décence du bon peuple américain nécessite que son gouvernement ferme ce fichu lieu.
S’il vous plaît, fermez cette prison et traitez les personnes dans le respect de l’état de droit !
Dieux vous bénisse tous !
Mohamedou Slahi est un ancien détenu de Guantánamo. Il est aujourd’hui militant des droits humains et vit en Mauritanie. Il est l’auteur du livre à succès Les carnets de Guantánamo.
https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2019/01/gitmo-time-to-close-the-d...
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JANVIER 2015
Mohamedou Ould Slahi : je vous écris de Guantánamo
On l'a pris, à tort, pour un gros bonnet d'Al-Qaïda. Kidnappé dans sa Mauritanie natale, puis remis aux Américains, Mohamedou Ould Slahi croupit depuis 2002 dans la sinistre base cubaine. Dans un livre choc, il raconte sa terrifiante odyssée.
Il est l’un des 136 prisonniers encore détenus sur la base américaine de Guantánamo. Né en 1970 à Rosso, en Mauritanie, Mohamedou Ould Slahi a étudié et travaillé pendant une douzaine d’années en Allemagne. Vétéran du jihad contre les Soviétiques en Afghanistan, il est soupçonné d’avoir trempé dans "le complot de l’an 2000", qui visait à faire exploser des bombes à l’aéroport de Los Angeles. Ce qu’il a toujours nié.
Arrêté à son retour du Canada à la demande de l’administration américaine, emprisonné à Nouakchott pendant deux semaines, en février 2000, avant d’être remis en liberté, il mène une vie paisible dans son pays lorsqu’il est kidnappé par la police secrète, le 20 novembre 2001, et remis en toute illégalité à des agents de la CIA, qui le transfèrent à Amman pour y être interrogé. Sa captivité dure huit mois. Les limiers du renseignement jordanien arrivent à la même conclusion que leurs homologues sénégalais et mauritaniens : le dossier est vide.
Mais les Américains, persuadés de tenir un gros poisson, n’en démordent pas : ils récupèrent "leur" prisonnier et finissent par le transférer à Guantánamo, en août 2002. Dès l’année suivante, il est soumis à un épouvantable régime de tortures, le "plan d’interrogatoire spécial", concocté avec l’aval de Donald Rumsfeld, le secrétaire à la Défense de George W. Bush. Un traitement qu’il décrit dans un extraordinaire manuscrit de 466 pages, rédigé en 2005, que des activistes, alertés par ses avocates, ont réussi à se procurer et à faire publier. Les Carnets de Guantánamo, son témoignage bouleversant, viennent de paraître en français, aux éditions Michel Lafon.
Le "Forrest Gump" du jihadisme
Mohamedou Ould Slahi a eu le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment, et d’avoir fréquenté les mauvaises personnes. Morris Davis, un colonel américain interrogé par le magazine Slate, en 2013, au moment de la publication en anglais des extraits des Carnets, pris de remords et conscient de la tragique méprise, expliquait : "Quand Ould Slahi est arrivé, beaucoup ont cru qu’ils avaient attrapé un "bon client". Il me faisait penser à Forrest Gump, dans le sens où il figurait dans le décor de nombre d’événements importants de l’histoire d’Al-Qaïda. Sa présence en Allemagne, au Canada et dans divers endroits douteux, laissa croire que c’était un gros bonnet. Mais quand ses interrogateurs firent vraiment l’effort de le sonder, ils conclurent que [dans son cas] il y avait beaucoup de fumée mais pas de feu."
Le drame d’Ould Slahi s’est noué entre novembre 1999 et janvier 2000, au Canada. Malheureusement pour lui, il se trouvait à Montréal au même moment que le véritable cerveau du "complot de l’an 2000", Ahmed Ressam, un Franco-Algérien arrêté à la frontière canado-américaine en possession de 59 kg de nitroglycérine. Les deux hommes fréquentaient la même mosquée. Circonstance aggravante : Ould Slahi se trouvait être à la fois le cousin et le beau-frère du théologien Abou Hafs al-Mauritani – de son vrai nom Mahfouz Ould al-Walid -, l’un des principaux responsables de la galaxie Al-Qaïda, dont la tête était mise à prix par Washington.
C’est sur la base de ces présomptions qu’il est interrogé par les services canadiens, alors qu’il vient de s’installer dans ce pays. Terrorisé, il décide de rentrer en Mauritanie, et prend un vol transitant par Bruxelles et Dakar. Erreur fatale : s’il était resté au Canada ou s’il était retourné en Allemagne, il ne lui serait rien arrivé, ou presque. Les ressortissants du Sud sont souvent mieux protégés contre l’arbitraire dans les pays du Nord…
Tribulations secrètes
Cueilli à Dakar dès sa descente d’avion, il est jeté dans une cellule crasseuse. On lui pose les mêmes questions qu’au Canada. Il croit à un mauvais rêve. Au bout de quelques jours, le commissaire sénégalais lui explique que son gouvernement n’a aucune envie de le garder, faute de preuves. Mais les Américains mènent la danse. Des interrogateurs du FBI viennent longuement le questionner. Des scènes analogues se reproduiront en Mauritanie. Le directeur de la Sûreté de l’État (DSE), où il sera détenu au secret deux fois quinze jours, en février 2000 et en septembre 2001, lui avoue sans ambages : "Nous n’avons rien contre toi. Si cela ne tenait qu’à nous, tu serais déjà libre. Mais les Américains veulent absolument te réinterroger."
LES JORDANIENS PRATIQUENT LA TORTURE AU QUOTIDIEN, CERTES, MAIS À CONDITION D’AVOIR DES DOUTES RAISONNABLES. ILS NE SE JETTENT PAS SUR LE PREMIER VENU POUR LE FAIRE SOUFFRIR, DIT-IL.
Ironie du sort, c’est le 28 novembre 2001, jour de la fête de l’indépendance mauritanienne, qu’il apprend qu’il va être remis aux services spéciaux jordaniens, à la demande des Américains. Il est saisi d’effroi : avec les Égyptiens, les interrogateurs jordaniens comptent parmi les plus durs du monde arabe. Il ne sera pourtant pas trop maltraité au cours de ses huit mois de captivité à Amman et s’attire même la compassion de ses geôliers. Dans son récit, il explique : "Les Jordaniens pratiquent la torture au quotidien, certes, mais à condition d’avoir des doutes raisonnables. Ils ne se jettent pas sur le premier venu pour le faire souffrir."
Entre deux interrogatoires, il lit la Bible, pour comprendre ce livre qui façonne plus ou moins la vie des Américains. Le 19 juillet 2002, ses espoirs s’effondrent : les Américains l’emmènent sur la tristement célèbre base de Bagram, en Afghanistan, l’antichambre de Guantánamo. Il est finalement transféré à Cuba le 5 août, par vol spécial, avec 35 camarades d’infortune. Le voyage, de quarante heures, est un cauchemar, il grelotte, manque de suffoquer, et une sciatique lui fait souffrir le martyre.
Au bloc "India"
Il croit d’abord qu’il sera mieux traité par les Américains et que ceux-ci découvriront leur méprise. C’est l’inverse qui se produit : on le soupçonne maintenant de faire partie du grand complot contre les États-Unis et d’être l’un des principaux sergents recruteurs d’Al-Qaïda. Car entre-temps, le Yéménite Ramzi Bin al-Shibh, coordinateur des attaques du 11 Septembre, a été capturé au Pakistan. Transféré dans une prison secrète de la CIA, non loin de Rabat, au Maroc, et affreusement torturé, il a avoué avoir été en contact avec Ould Slahi, et avoir passé une nuit chez lui, en Allemagne, en octobre 1999 (ce qui est l’exacte vérité – sauf que Slahi ignorait tout de ses projets criminels).
Cette fois, toutes les apparences sont contre lui. L’un de ses interrogateurs lui explique qu’il est désormais classé premier sur la liste des 15 détenus les plus dangereux du camp : "Tu es arabe, jeune, intelligent, tu as fait le jihad, tu parles des langues étrangères, tu t’es rendu dans de nombreux pays et tu es diplômé dans un domaine technique. Regarde les pirates de l’air du 11 Septembre : ils étaient exactement comme toi."
Ould Slahi est alors isolé. Transféré au bloc "India", il va endurer un calvaire, aux mains des interrogateurs militaires. Les agents du FBI, qui refusent de prendre part aux séances de torture, sont écartés. Aux humiliations, morales et sexuelles, aux mauvais traitements, aux pressions psychologiques et aux interrogatoires sans fin qui forment le quotidien des captifs de Guantánamo s’ajoutent des séances de bastonnade bestiales et des simulacres d’exécution. Il craque, avoue tout, noircit plus de 1 000 pages de fausses informations sur ses prétendus amis…
Épilogue
Près de dix ans se sont écoulés depuis l’écriture de ce récit. Ould Slahi aurait-il aujourd’hui les ressources physiques et mentales pour le continuer ? Le 22 mars 2010, James Robertson, juge du district de Columbia, a ordonné sa libération, en vertu de l’ordonnance de l’habeas corpus. L’administration Obama s’y est opposée et a fait appel. L’affaire est en cours. En 2008, Barack Obama s’était engagé à fermer Guantánamo dans les plus brefs délais. On attend toujours.
En Mauritanie, le président Maaouiya Ould Taya, qui avait livré Ould Slahi aux Américains, a été renversé. Quant à son beau-frère, le prédicateur Abou Hafs al-Mauritani, il coule des jours tranquilles à Nouakchott auprès des siens. Après que sa tête a été mise à prix 25 millions de dollars, il a passé dix années en résidence surveillée en Iran, où il s’était réfugié. Remis aux autorités de son pays en 2012, il a été lavé de tout soupçon : on a appris entre-temps qu’il avait tenté de dissuader Ben Laden d’attaquer New York et Washington…
Par Samy Ghorbal
Jeune Afrique

